mardi 18 novembre 2008
  • Qui sommes nous?
  • Comment utiliser ce site?
  • Télécharger au format PDF
  • Abonnements
abonnez vous
 
» Billets d’Afrique » 121 - 131 (année 2004) » 127 - Juillet Août 2004 » Congo Brazza : Le " complot téké ", un boomerang ?
 
 

Congo Brazza : Le " complot téké ", un boomerang ?

 

Nous avons informé nos lecteurs du hold-up juridico-politique tenté par la Chiraquie sur la procédure ouverte devant le Tribunal de Meaux à propos des 353 jeunes gens disparus du Beach de Brazzaville en mai 1999. Cette procédure joue désormais un rôle central dans la vie politique congolaise. Très énervé par cette affaire, sur laquelle plusieurs de ses proches ont été entendus par le juge Gervillié [1], le pétrodictateur Sassou Nguesso ne néglige pas cependant d’en tirer prétexte pour régler quelques comptes politiques locaux. Comme sous son précédent règne (de 1979 à 1990), les crises qui secouent son régime ont toujours paru pour lui des occasions de réaménager en sa faveur les rapports de force au sein de l’appareil d’État. Sassou veut ainsi non seulement montrer qu’il est, contre vents et marées, le seul maître à bord, mais aussi couper l’herbe sous les pieds des clans politiques rivaux qui, au sein même de son régime, veulent prendre pied sur ladite affaire pour accélérer sa fragilisation politique.

À défaut donc d’un procès local - que récuse d’ailleurs le collectif des parents des victimes, pour absence d’impartialité -, Sassou actionnera le couperet politique pour consolider l’hégémonie de son clan. Pour ce faire, le clan Sassou ébruite l’imminence d’un " complot téké " ourdi de longue date pour renverser les institutions en place. Les noms de ses principaux instigateurs sont jetés en pâture : André Okombi Salissa et Me Martin Mbemba, tous deux de souche téké et ministres de l’actuel gouvernement.

Le choix de ces deux personnes n’est pas fortuit. Le premier est un des rares membres du gouvernement à jouir encore de la "légitimité" de la guerre de 1997 qui a porté Sassou au pouvoir le 15 octobre de la même année. Après le réaménagement de l’appareil militaro-politique en 2002, qui a permis de limoger les Katangais [2] des postes stratégiques de l’État, c’est maintenant Okombi Salissa, alias " Tout bouge ", qui est dans la ligne de mire du clan mbochi. Deux boulets lui ont déjà été attachés au pied pour l’habillage de son éviction : son immense parc immobilier, tant à Brazzaville qu’en France, et son fulgurant enrichissement qui le fait soupçonner de battre monnaie avec la complicité supposée de son collègue ministre des Sports, Mbani, lui aussi de souche téké. Quant à Me Martin Mbemba, l’actuel ministre de la Justice et avocat de formation, le clan Sassou lui reprocherait " son silence calculé " sur l’affaire des disparus du Beach : il ne croiserait pas assez le fer avec les associations impliquées dans cette affaire.

En préparant la neutralisation politique de ces deux " poids lourds " du gouvernement, le clan Sassou chercherait d’une part à rendre impossible une jonction des oppositions autour de l’affaire du Beach ; d’autre part, il voudrait étouffer la possible structuration politique du groupe majoritaire téké qui est le dépositaire dans l’imaginaire national de la légitimité de la possession de la terre. [3]

En 1990 déjà, au plus fort du mouvement de la "perestroïka", le clan Sassou avait évoqué l’imminence d’un complot téké contre son régime - pour reprendre la main et tenter d’endiguer l’érosion d’impopularité qui menaçait de l’emporter. Mais cela avait produit au sein de l’opinion un effet autre que celui escompté. L’arrestation de ses adversaires politiques potentiels de l’époque - le colonel Gangouo, Clément Mierassa, Célestin Gangara Nkoua et bien d’autres, tous tékés -, digne des méthodes de la Stasi est-allemande, avait radicalisé les positions des partisans du pluralisme politique, leur permettant d’obtenir en 1991 la convocation d’une conférence nationale.

Quatorze ans après, l’évocation d’un nouveau " complot téké " servira-t-elle de terreau aux changements véritables qu’appellent de tous leurs vœux les populations congolaises ? Le décor social n’a pas changé d’un iota : infrastructures hospitalières dégradées, routes délabrées, arriérés des salaires, détournements des deniers publics, enrichissement illicite des clans au pouvoir, gestion opaque des recettes pétrolières, gestion clanique des affaires publiques, violation massives des droits humains élémentaires, impunité généralisée, corruption au sommet de l’État…

Christian Loubier


[1] La gestion de cette affaire par la France est aussi vécue comme un enjeu très important par Sassou, avec la perspective immédiate de son voyage à Paris le 14 juillet. Elle est perçue comme une sorte de thermomètre de la "chaleur" des relations entre les clans Chirac et Sassou. Ne négligeant aucun détail, ce dernier s’apprête à inonder Paris de ses anciens miliciens Cobras, en essayant de déstabiliser les témoins dans l’instruction de Meaux.

[2] Ce terme désigne les ressortissants de la région de la Likouala (nord-est) qui ont apporté un appui militaire massif à Sassou dans son coup d’État du 15 octobre 1997. Leur chef de file est l’actuel président du Sénat Ambroise Noumazalaye. Ils sont perçus comme les véritables vainqueurs de la guerre civile de 1997.

[3] Cette légitimité revient à ce groupe suite au traité intervenu au 19ème siècle entre le roi des Tékés, Makoko, et l’explorateur français Pierre Savorgnan de Brazza, ouvrant à ce dernier les terres du royaume. De là vient la coutume selon laquelle la mairie de Brazzaville doit toujours échoir à un téké.

 
 

 
 
Édito
  ÉDITO : Songe d’une nuit d’été par François-Xavier Verschave
Communiqué de presse
  Darfour : Pendant le nettoyage ethnique, la "communauté internationale" croise les bras.
  Tchad : Indécent
  La Cour européenne des droits de l’Homme condamne la France pour la lenteur de sa justice par FIDH , LDH , CPCR , CRF , Juristes Sans Frontières
Salves
  Rwanda : Cellules ouvertes pour les Papon rwandais par François-Xavier Verschave
  Côte d’Ivoire : Côte d’Ivoire de tous les dangers par Odile Tobner
  RDC : Imbroglio sous les décombres par Sharon Courtoux
  Rwanda : une condamnation peu raisonnable par Sharon Courtoux
  Cameroun : Biya joue à cache-cache par Odile Tobner
  Algérie : Khalifa News par Antoine Lecanut
  Algérie : USAlgérie par Antoine Lecanut
  France : Paradis à l’Assemblée par François-Xavier Verschave
  Centrafrique : Mémoire par Odile Tobner
  France : D-Day et blanchiment par Olivier Guilbaud
  Gabon : remous autour de la dette par Victor Sègre
  Togo : L’UE veut relancer la pompe à fric par Victor Sègre
  Centrafrique : Conseils avisés ? par Victor Sègre
  France : Attachés à l’Europe par Pierre Caminade
  France :Bons points
Ils ont dit
  Cameroun : Ils Ont Dit... Françafrique par Odile Tobner
  France : Ils Ont Dit... Chirac par François-Xavier Verschave
A fleur de presse
  Congo : A Fleur de Presse : Bientôt des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu par François-Xavier Verschave
  Sénégal : A Fleur de Presse : Forces françaises du Cap Vert par François-Xavier Verschave
  Irak : A Fleur de Presse : Mercenaires par François-Xavier Verschave
  A Fleur de Presse : Mondialisation par Odile Tobner
  France : A Fleur de Presse : Affaire Clearstream par François-Xavier Verschave
  France : A Fleur de Presse : Monaco rêve de bâtir un micro-État idéal par François-Xavier Verschave