À l’occasion du soixantième anniversaire du débarquement, un article du Monde daté du 4 juin (La guerre en noir et blanc) est revenu sur la ségrégation raciale au sein de l’armée américaine durant la seconde guerre mondiale : " 905 000 Noirs ont combattu dans les rangs de l’armée américaine entre 1941 et 1945. Parmi eux, Jon Hendricks, jazzman de renom. À 82 ans, il se souvient de la ségrégation régnant à l’époque au sein des unités "US" ".
Cet article, et celui du Canard enchaîné qui le reprend (D-Day noir, 09/06/2004), stigmatisent le racisme de l’armée américaine à l’égard de ses soldats noirs durant la seconde guerre mondiale, revalorisant plus ou moins implicitement la position humaniste française. Ils occultent cependant la ségrégation raciale qui eu lieu en France à l’égard des troupes africaines, qui ont constitué jusqu’à 50 % des Forces françaises libres. Les Africains payèrent pourtant un lourd tribut pour la libération de la France puisque, selon Pierre Prêche [1], 40 % périrent, souvent dans les conditions les plus terribles. Engagés massivement dès 1939 au sein des régiments et bataillons de tirailleurs sénégalais (qui regroupaient les soldats originaires d’Afrique noire ; les tabors, essentiellement composés de Marocains montagnards ; les tirailleurs algériens), ils furent remplacés à la fin de la guerre par de nouvelles recrues françaises, de préférence blanches, qui allaient recevoir trophées, honneurs de la République et défiler lors de la libération. Cette opération fut dénommée : " blanchiment des forces françaises libres ". Il en fut ainsi de la " 9ème division coloniale " composée de tirailleurs sénégalais " tombés comme des mouches ", soi-disant parce qu’ils n’étaient pas " préparés au grand froid de l’hiver 1944" [2] .
Au calvaire de Jon Hendricks, jazzman de renom, on aurait pu accoler le calvaire de Frantz Fanon, écrivain-politologue de renom. Comme le constatera amèrement Fanon, les Caraïbéens échappèrent au blanchiment des FFL parce que considérés comme " Européens ". Alice Cherki, dans son livre Frantz Fanon : portrait (Le Seuil, 2000), raconte comment celui-ci fut profondément choqué par la manière dont les soldats afro-caraïbéens subirent une discrimination raciale éhontée au sein des FFL. Cette ségrégation se manifestait dans " la distribution, le confort des guitounes, le logement des soldats ". Quant à l’avancement, il était bien souvent bloqué. Leur sort était-il plus enviable que celui des soldats afro-américains ?
Oublié l’effort de guerre des Africains au sein des FFL, pour libérer la France. Faut-il rappeler que Brazzaville fut la capitale de la France Libre dès 1940, donnant une assise et une représentation territoriale internationale à la résistance ? Faut-il rappeler le pillage des matières premières des anciennes colonies pour alimenter l’effort de guerre ? Faut-il rappeler le massacre du 1er décembre 1944, au camp de Thiaroye près de Dakar ? Faut-il préciser que les anciens combattants des ex-colonies se sont vu accorder des pensions dérisoires au regard de leurs congénères français ? Le terme inventé pour désigner une discrimination entre les pensions des anciens combattants français et africains fut le terme de " cristallisation ", remis à jour par celui de " parité " [3]. La gratitude n’est pas toujours de ce monde, et le mépris bien utile pour oublier la dette de sang ! Cela méritait bien d’envoyer une Salve dans la bonne conscience du Monde et du Canard , pour les rappeler à un devoir de mémoire moins sélectif.
Olivier Guilbaud
