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» Billets d’Afrique » 132 - 142 (année 2005) » 140 - Octobre 2005 » Pétrole, guerre, oppression, pauvreté
 
 

Pétrole, guerre, oppression, pauvreté

 

L’affaire ELF, qui restera dans l’histoire africaine comme une sorte de Watergate avorté, était en fait le symptôme de la maladie qui atteint le cœur de l’Afrique. Partout où il y a une odeur de pétrole, il y a immanquablement une guerre, guerre sanglante ou guerre larvée de la misère. Du Soudan, au Tchad, au Congo, à l’Angola, en passant par l’Algérie et le Nigeria, les conflits, derrière le masque de l’ethnisme ou de la religion, n’ont pour enjeu que le contrôle des sites pétrolifères. Lorsque, comme au Gabon ou en Guinée Équatoriale, le pays n’a que peu d’habitants, ils sont maintenus dans la misère. Comment la démocratie peut-elle s’instaurer, quand le dialogue essentiel n’est pas celui des gouvernants et des gouvernés, mais celui des gouvernants avec les seigneurs du pétrole, faiseurs de rois et véritables maîtres du jeu politique ?

Ce que nous voyons en Afrique ce sont des peuples dépossédés de leur territoire, fuyant devant la violence. Au Darfour, comme dans le Sud Soudan, des millions de gens sont réduits à l’errance. Il suffit d’un massacre terroriste pour jeter sur les routes des populations apeurées et sans défense. Ce que nous voyons ce sont des régions entières désolées par les ravages de l’exploitation pétrolière, dans le delta du Niger, sur le trajet de l’oléoduc Tchad-Cameroun. La ruée vers l’or noir va s’intensifier avec les besoins croissants de l’économie mondiale et l’irruption de la demande exponentielle de la Chine. La Mauritanie, la Côte d’Ivoire, Sao-Tomé et d’autres sites sont sur la liste, promettant de nouvelles populations victimes à l’engloutissement de l’ogre pétrolier.

Mais, si nous suivons le cycle du pétrole, les dégâts ne s’arrêtent pas là. Les États consommateurs tirent, par le biais des taxes, d’énormes revenus du pétrole. Cela leur permet de subventionner les produits de l’industrie moderne et d’une agriculture intensive, lourdement mécanisée, c’est-à-dire grosse consommatrice. La machine se nourrit donc elle-même. Ses produits frelatés se retrouveront déversés sur les pays pauvres, qui consommeront ainsi les retombées de leurs propres ressources revenues, sous forme de quasi déchets, pour anéantir les productions vivrières et artisanales locales. On note en effet, ces dernières décennies, une réduction de la production dans les pays pauvres, du fait de leur faible mécanisation, qui les rend non concurrentielles.

Dette abusive, exploitation abusive, concurrence abusive, la pauvreté est le résultat d’un rapport de force politique, entretenu et sauvegardé par les dictatures antinationales qui verrouillent les pays africains pour permettre impunément le pillage de leurs ressources, le pétrole n’en étant que la plus voyante. La boucle de l’étranglement est parfaite. Constatant cette « malédiction » des ressources naturelles, les bons apôtres parlent d’aider les pays pauvres à gérer leurs ressources. On met en place des organismes censés contrôler leur utilisation. Cette mise sous tutelle qui ne dit pas son nom, animée, en paroles, des meilleures intentions, n’est que le moyen de s’assurer le libre accès aux ressources.

Qui mieux que les habitants d’un pays sait ce qui est bon pour lui ? En tout cas le droit de choisir est inaliénable. On n’a pas trouvé mieux que le suffrage universel pour qu’un peuple décide lui-même pour lui-même. Tout ce qui prétend esquiver ce principe n’est que mystification. Tout ce qui fait obstacle à ce principe, ou le dénature par le faux-semblant, est cause de désastre. Le seul problème consiste donc dans la mise en œuvre et le respect du suffrage universel. Cela ne devrait pas être insurmontable. Puisque les grandes puissances et les institutions internationales sont tellement bienveillantes qu’elles veulent gérer les pays pauvres à leur place, qu’elles organisent donc, ou surveillent réellement, le recensement des populations, la tenue d’élections honnêtes et le dépouillement rigoureux des votes.

Jusqu’à présent le bilan est calamiteux. Depuis la pseudo démocratisation des années 1990 on a vu se perpétuer par la fraude des régimes détestables et détestés, ceux des Biya, Bongo, Déby, Sassou, et autres Compaoré ou Eyadéma. Le passage à l’Eyadéma bis est venu porter à son comble l’écœurement des Africains. Déjà se préparent d’autres forfaitures. Au Gabon, au Burkina, les résultats sont connus d’avance. Le grand Congo n’arrive pas à se remettre de l’ère ruineuse de Mobutu. Tout le monde s’y dispute les mines mais personne ne se bouscule pour assurer un processus électoral sans faille. Et à l’heure où nous bouclons, le colonel-président Azali suscite les pires inquiétudes aux Comores.

Dans un monde gouverné par le pétrole, quelle place y a-t-il pour les hommes ? Une image joyeuse cependant, celle d’un jeune Camerounais porté en triomphe après avoir échappé à l’expulsion grâce à la protestation de ses camarades de lycée. Le bois et le pétrole quittent le Cameroun, l’argent n’y rentre pas, pourquoi les Camerounais n’en feraient-ils pas autant ?

Odile Tobner

 
 

 
 
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