
Pas de repentance a dit et redit Nicolas Sarkozy, comme candidat puis comme président de la République. Même si tout ce qu’a fait la France n’est pas toujours très bien, elle l’a fait avec les meilleures intentions. La direction d’intention, théorisée au XVIIe siècle dans les traités de morale des casuistes jésuites, est capable de dissoudre absolument tous les crimes. Avec la publication, le 5 août, du rapport de la commission d’enquête rwandaise sur l’implication de la France dans le génocide des Tutsis rwandais en 1994, l’exercice est cependant particulièrement acrobatique. Plutôt que de se lancer dans une justification hasardeuse, la réaction a été une pure et simple dénégation.
Lorsque, le 26 janvier 2008, Bernard Kouchner, actuel ministre des affaires étrangères, avait parlé à Kigali de « faute politique » commise par la France, Alain Juppé, ministre des affaires étrangères de 1993 à 1995 répliqua immédiatement : « Aurions-nous, par exemple, pris systématiquement le parti d’un camp contre l’autre, des Hutus contre les Tutsis ? C’est une contre-vérité. » Et il cite à l’appui de cette dénégation le fait que la diplomatie française a œuvré pour la conclusion des accords d’Arusha signés le 4 août 1993 pour amener les Rwandais à la réconciliation. Si ces accords n’ont aucunement mis fin à la division, c’est que Paris n’a mis aucun zèle pour contraindre le camp que la France soutenait massivement à abandonner le monopole du pouvoir. Au contraire : après l’attentat qui coûta la vie d’Habyarimana, l’évacuation de ses proches vers la France et l’assassinat d’Agathe Uwilingiyimana, Premier ministre, par la garde présidentielle, c’est à l’ambassade de France à Kigali qu’est constitué le gouvernement dit « intérimaire » qui amène au pouvoir les militaires Hutus extrémistes, artisans du génocide.
L’opération Turquoise, en juillet 1994, aura, entre autre effet - je ne parle pas du but affiché - de permettre aux éléments de ce pouvoir génocidaire de fuir le Rwanda. Ces faits avérés démentent catégoriquement l’affirmation d’Alain Juppé selon laquelle la France n’a pas pris parti entre Hutus et Tutsis. Où sont donc les « falsifications inacceptables » dont il parle ?
Au Quai d’Orsay on a qualifié d’ « accusations inacceptables » le contenu du rapport, Hervé Morin, ministre de la Défense a parlé d’ « accusations insupportables », de même que Michèle Alliot-Marie, alors ministre des armées, avait parlé d’accusations « farfelues » pour les plaintes de victimes rwandaises actuellement instruites au tribunal aux armées de Paris. Si ces accusations sont inacceptables, alors que tant de détails les rendent vraisemblables, il ne suffit pas de les balayer d’un revers de main. Il faut achever le travail de la mission d’information sur le Rwanda, en 1998, dont le rapport rwandais reprend beaucoup d’éléments, en créant une commission d’enquête parlementaire. Il ne suffit pas en effet de critiquer la commission rwandaise, comme le fait Jacques Sémelin (Le Monde, 18 août, cf http://cec.rwanda.free.fr/) quand il affirme : « Plus que d’un "rapport scientifique", il s’agit d’un réquisitoire politique sans nuance. », oubliant que le réquisitoire est un moment essentiel de la démarche judiciaire. En tout cas, il faut répondre à ce réquisitoire et, s’il n’y a pas d’autre réponse que la dénégation de faits essentiels avérés, il faut en tirer les conséquences et, non pas humilier, mais rendre tant soit peu de dignité à la France par une reconnaissance des torts causés aux victimes rwandaises et par un effort de réparation. Il y a des repentances qui s’imposent humainement et politiquement.
Odile Tobner
Edito
Dénégation
Arme de guerre
Un défilé de juges l’Elysée !
L’affreux Barril
Angolagate
Angolagate bis
Angolagate ter
Droit des affaires
Mieux vaut tard que jamais
Paroles, paroles ...
Joyandet se lâche ...
Sauf l’Afrique !
« Suicidé »
Congo Brazzaville
Une spécialité congolaise : « la municipalisation accélérée »
Une partie de l’enveloppe exceptionnelle de 260 millions d’euros sur 5 ans accordée par la France finance l’assainissement de la capitale ou "municipalisation accélérée". S’il y a une accélération, c’est plutôt celle des surfacturations effarantes et du clientélisme.
La face cassée de la République
Au mois de septembre 2003, sept mois avant les dix ans du génocide des Tutsi rwandais, nous écrivions dans Billets d’Afrique : « A ce jour, aucune voix française relevant, de près ou de loin, des sphères officielles, n’a osé dire ce que l’histoire, documents à l’appui, relate. La France savait, dès avant avril 1994, que le pire pouvait survenir au Rwanda. Elle était liée à ceux qui allaient le perpétrer. Devant le pire, elle n’a pas rompu le lien.
Le génocide rwandais questionne la démocratie française
Au-delà de la simple interprétation politique et de l’instrumentalisation de la complicité de génocide, le contenu du rapport rwandais sur l’implication française dans le génocide impose à la France un large débat national.
Le rapport Mucyo dans les médias français
Sans être aussi caricaturale que le déni des autorités françaises, la réception du rapport rwandais par la presse hexagonale reste très décevante.
Tchad Soudan
Déby et Al-Bachir, ex-aequo pour le prix du meilleur incendiaire
Alors que la situation régionale est toujours aussi tendue, les occidentaux misent toujours sur Idriss Déby pour faire tomber Béchir. Le président tchadien, tout aussi pyromane, n’a pourtant rien à envier à son homologue soudanais.
France
Mission d’info ou d’intox ?
La mission d’information sur les relations franco-africaines a brillé par sa discrétion jusqu’à l’incident qui a provoqué, début juillet, le report de la publication de son rapport. Est-ce le reflet de l’impuissance et du désintérêt des parlementaires en matière de politique étrangère ?
Cameroun
Trois ans pour éviter le pire
La situation politique au Cameroun intéresse peu la communauté internationale. Le pays est pourtant à un tournant historique après la crise politique de l’hiver dernier. Pour la rue camerounaise, le pire reste à venir.
Senegal
Le Sénégal de tous les dangers
Le climat politique et social est de plus tendu au Sénégal sur fond de corruption et d’affairisme forcené du clan présidentiel. La perspective de voir Karim Wade succéder à son père exacerbe encore davantage les tensions politiques.
On ne peut imaginer pire trou noir médiatique qu’un début de mois d’août, veille des Jeux olympiques, pour communiquer le tant attendu rapport Mucyo sur l’implication française dans le génocide des Tutsi du Rwanda. Le gouvernement rwandais ne pouvait l’ignorer. Dès lors, beaucoup de questions se posent, largement confortées par les recommandations mêmes de ce rapport, dont l’une subordonne explicitement la poursuite des accusations formulées dans ses conclusions à un règlement politique entre les deux pays. Pourtant, et ce n’est pas rien, la commission Mucyo cite nommément treize personnalités politiques françaises ainsi que vingt militaires enjoignant « les instances habilitées (la justice rwandaise, NDLR) à entreprendre les actions requises afin d’amener les responsables militaires et politiques français incriminés à répondre de leurs actes devant la justice ». Parmi les accusés, les Mitterrand père et fils, Alain Juppé, Édouard Balladur, Hubert Védrine, Dominique De Villepin ou François Léotard... On le voit, il s’agit du sommet de l’État et donc l’affaire devient simplement énorme dès lors qu’un pays menace de poursuites pour « complicité de génocide » les anciens dirigeants d’un autre. Cela impose à la Nation tout entière d’être correctement informée des termes du débat simplement parce que ces élus ont agi en notre nom, au Rwanda, comme d’autres continuent à le faire ailleurs.
Il y a donc plusieurs façons d’aborder le rapport Mucyo. Celle des analystes officiels d’une presse consensuelle, consiste à s’arrêter à l’interprétation strictement politique des 331 pages (plus 166 d’annexes) de l’enquête rwandaise, comme une réponse aux mandats Bruguière et l’élément d’un marchandage occulte avec la diplomatie française (lire l’article Le rapport Mucyo et les médias français de ce numéro).
Évidemment, cette dimension sauterait aux yeux d’un enfant. En brandissant ces seules explications sous couvert d’un pseudo recul nécessaire, ceux-là bétonnent, un peu plus, le paravent des gouvernants de l’époque pour qui l’affaire est entendue : la France n’a rien à se reprocher, le reste n’étant qu’affabulations. L’avantage de cette interprétation est qu’elle n’exige pas de se plonger dans le rapport. Pourtant, la lecture attentive du texte se révèle une fois de plus accablante pour la France. Il débute par un récit chronologique de l’histoire contemporaine du Rwanda, pour ensuite détailler, sous l’angle de la coopération française militaire, politique et diplomatique, la période du 1er octobre 1990 à août 1994. En la matière, le texte s’appuie sur nombre de travaux existants ne livrant pas d’informations historiques nouvelles (travaux de Gérard Prunier, Colette Braeckmann, Alison Desforges, Patrick de Saint-Exupéry, la mission d’information parlementaire en 1998, la commission d’enquête citoyenne, etc.) . Son intérêt n’est pas tant dans les révélations que dans la synthèse remarquable qu’il propose, celle d’un dossier dont tous les spécialistes savent qu’il est complexe.
Ainsi plutôt que de nous démontrer la responsabilité machiavélique d’un gouvernement français uni derrière le seul but d’exterminer les Tutsi, le rapport reconstitue un puzzle autrement complexe. Celui d’une complicité bâtie comme un mille-feuilles, faite de divers enjeux, dont aucun n’a pour finalité un génocide, mais dont tous les acteurs partagent le même mépris pour une population. En ce sens, la démonstration est suffocante. Lorsque l’enquête relate des faits, par essence incontestable, la complicité française devient patente, (dans son assertion du droit international qui n’exige nullement participation et pas nécessairement connaissance du génocide, voir encadré). Car ce qui ressort de chaque page du rapport, c’est que son niveau d’implication, depuis octobre 1990, est tel que la France ne pouvait ignorer ce qui se passait en temps réel au Rwanda. Dans le contexte de l’époque, on redécouvre que chaque décision a été prise à l’aune des grands préjugés géopolitiques français avec pour dogme « la menace Tutsi ». Si elle n’avait été rédigée par l’une des parties en présence, cette relation des faits deviendrait l’une des « bibles » historiques du génocide, tant le rappel des faits est clair, synthétique et précis. La description de l’imbrication de la coopération militaire française dans les Forces armées rwandaises (FAR) et les nombreuses collusions développées en trois ans par un petit groupe d’officiers des troupes de marine et du Commandement des opérations spéciales (COS), est assez édifiante. Tout autant que le rôle de l’ambassadeur Marlaud, le 7 avril, facilitant la constitution du Gouvernement intérimaire rwandais (GIR) dans les locaux même de l’ambassade de France. Le coup d’état de la nuit était ainsi avalisé. Il pourrait bien avoir été, plus que l’attentat du Falcon présidentiel, le vrai événement politique lançant le génocide. En remettant bout à bout les événements de cette période, tous avérés et assortis de nombreux témoignages, la commission nous livre une telle description de l’implication française de l’époque que la question se pose : que penserions-nous d’un pays à ce point compromis avec les nazis ?
Là où le rapport Mucyo apporte des accusations « nouvelles », c’est sur le comportement des troupes françaises présentes sur place au gré des opérations militaires décidées entre 1990 et 1994. Le rapport impute aux militaires de nombreux viols, des interrogatoires musclés, des tortures et des massacres. Les récits s’égrènent dans toute leur horreur et la gravité des accusations portées contre l’armée française exige au minimum une contre-enquête objective. Sans que l’on puisse penser que nos paras soient tous des tortionnaires, l’histoire récente accrédite malheureusement la plausibilité de certains de ces récits (cf l’affaire Firmin Mahé en Côted’Ivoire). Et le voyageur ayant observé certains paras en opération extérieure africaine accordera encore davantage de crédits aux accusations du rapport Mucyo. Finalement, le cadre dépasse largement le contexte du Rwanda. L’Afrique toute entière est, depuis cinquante ans, le terrain d’exercice favori de nos ex-troupes coloniales, et d’une certaine façon, malgré le caractère spécifique du génocide de 1994, le rôle de la France n’a guère été différent au Rwanda de celui qu’elle tint et tient toujours dans ses excolonies subsahariennes.
Ainsi, il est absolument nécessaire de replacer l’implication française au Rwanda dans le contexte général de la Françafrique. Car si cette fois, « ça a mal tourné » comme le répètent discrètement et cyniquement le petit cénacle de décideurs de l’époque, notre pays se trouve encore du mauvais côté de la barrière en soutenant, en 2008, les gouvernants sanguinaires d’Idriss Déby, de Sassou Nguesso, de Paul Biya ou de François Bozizé. Aucun enseignement n’a été tiré de ce qui devrait représenter, pour le pays, une catastrophe nationale. Avoir été, avant, pendant et après, aux côtés d’un gouvernement génocidaire, ne mérite-t-il pas de s’interroger ? Cette simple formulation, en soit synonyme de complicité, devrait suffire à organiser un grand débat, à commencer par la désignation d’une commission d’enquête parlementaire. Malgré son évidente instrumentalisation, ce que nous dit le rapport Mucyo, c’est que le génocide des Tutsi du Rwanda, est aussi une affaire nationale strictement française, jetant l’opprobre sur le fonctionnement même de notre démocratie.
Isabelle Méricourt
